Contexte des films – Regard sur la jeune génération mexicaine

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Pour son premier long-métrage, Kyzza Terrazas met en scène le parcours de Ray et Ramona, un couple de trentenaires installé à Mexico en proie à une profonde crise d’idéaux. Lui travaille dans une Organisation Non Gouvernementale et elle est chanteuse dans une bande punk rock. Les deux rêvent d’un monde meilleur et sont conscients des injustices profondes qui gangrènent la société dans laquelle ils vivent. Chacun exprime sa révolte à sa manière : Ray à travers l’activisme politique et Ramona à travers la musique, tout en consommant en abondance drogue et alcool. Confrontés à l’impossibilité d’une utopie politique mais surtout personnelle, ils basculent dans une logique de rébellion et de sabotage.

 Itinéraire d’un enfant gâté

Ray apparaît dès la première séquence du film comme un personnage insoumis et subversif. Il brûle un billet de banque face à la caméra, acte de provocation qui n’est pas sans faire écho à celui d’un certain Serge Gainsbourg dans les années 80. Ce film dans le film correspond en fait à la fin de l’histoire et est destiné à servir de témoignage posthume, qui restera après l’attentat suicide que le couple est en train de préparer. Ray traîne en permanence son mal être et rien ne nous est épargné quant aux situations clichés d’indignation : cellule familiale bourgeoise aliénante, omniprésence de l’église et de la religion… Cela crée une impression de déjà vu et son attitude est plutôt celle d’un adolescent confronté à sa vacuité intérieure, que celle d’un adulte concerné par les enjeux politiques de son époque. On ne le voit jamais travailler et il est constamment dans l’autodestruction ou plutôt dans la non création. Alors que Ray se prépare à commettre le sacrifice suprême, le spectateur ne peut s’empêcher de se demander pourquoi il veut se faire sauter.

Diego et Frida

Le personnage de Ramona est plus étoffé et a une certaine dimension tragique car elle a été confronté à de vrais drames personnels, même si ceux-ci sont à peine évoqués : père disparu, sœur internée dans un asile….

Dans la séquence d’ouverture, sa coiffure et son accoutrement rappellent de manière indéniable les autoportraits de Frida Kahlo, peintre célèbre qui a joué un rôle important dans le mouvement artistique mexicain de son époque. Cette femme au corps meurtri (poliomyélite, accident de bus, nombreuses fausses couches….) s’est particulièrement intéressée à l’émancipation de la femme dans la société mexicaine encore très machiste. Elle décida dès son plus jeune âge, qu’elle ne voulait pas suivre le même parcours que la plupart des autres femmes mexicaines. Elle désirait voyager étudier et profiter de la liberté et du plaisir. Mais le parallèle s’arrête là car tout comme pour Ray, il est difficile d’évaluer le potentiel artistique et transgressif de Ramona car les rares moments où elle chante se transforment rapidement en beuveries.

Toujours dans la séquence initiale, Ramona regarde avec vénération Ray qui pourrait être une réincarnation de Diego Rivera, Pygmalion protecteur de Frida mais aussi mari infidèle qu’elle aimera pourtant toute sa vie. Le spectacle de ce duo de paumés met en avant aussi les difficultés de la vie de couple et les ravages de la passion.

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Entre réalité et fiction

Le film a été réalisé en 2011 à Mexico mais il n’est pas évident de le situer dans une contemporanéité immédiate ni d’identifier les lieux du tournage. Le groupe neo-punk de Ramona rappelle l’époque de la movida madrilène du début des années 80, et des images documentaires montrant un djihadiste kamikaze puis des manifestations viennent s’intercaler au récit filmique.

Kyzza Terrazas explique qu’il a commencé à écrire le script en 2003, lorsque le Mexique ne connaissait pas encore la violence déclenchée par le crime organisé dont le pays souffre aujourd’hui. Deux événements ont eu une influence décisive sur la construction de l’histoire: les attentats du 11 septembre et El Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra.

Kyzza Terrazas venait tout juste de s’installer à New York pour ses études lorsque ont eu lieu les attentats du 11 septembre. Fortement ébranlé par cette expérience, il a souhaité parler dans son film d’un acte terroriste et plus particulièrement d’un attentat-suicide, en le transposant dans sa réalité personnelle et dans un contexte familier, sans prétendre aborder la question du fondamentalisme musulman.

En 2001, le mouvement de résistance El Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra s’est opposé au gouvernement fédéral qui voulait construire un aéroport à San Salvador Atenco, une ville proche de Mexico, sur des terres agricoles et exproprier les paysans. Ce conflit a permis de dénoncer les profondes disparités sociales qui existent au Mexique, avec d’un côté l’avion et le pouvoir de l’argent et de l’autre, la machette, principal instrument de travail des agriculteurs. Le titre du film est d’ailleurs directement inspiré de cette crise. L’expression el lenguaje de los machetes aurait été inventée par l’ancien sénateur Diego Fernandez de Cevallos pour faire référence à la position prise par les membres du mouvement El Frente.

Ces deux évènements ont profondément marqué Kyzza Terrazas et l’ont amené à mieux  comprendre et critiquer les politiques des États, les luttes subversives et la rébellion des jeunes contre le statu quo. Le réalisateur cherche à trouver une articulation cohérente entre ces épisodes de crise politique et sociale et la crise plus personnelle des protagonistes du film, afin de transcender les contradictions et transmettre un message.

Valérie Maria

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