Autour des films – Interview complète d’Inti Briones

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Le plus simple serait de commencer par une définition du directeur de la photographie. Quelle est la vôtre ?

Le directeur de la photographie participe à la construction de l’image. C’est lui qui permet d’établir le dialogue entre les parties techniques et créatives, entre la machine et l’esprit contenu dans l’image. Chaque projet a son existence propre, une forme de personnalité qui se nourrit des différentes personnalités qui y participent.  Ma participation est différente à chaque film ; ces différences sont liées au type de dialogue qui se met en place entre le réalisateur mais aussi avec le producteur. Sur certains projets, j’ai un champ d’action assez large, sur d’autres je veille surtout à l’unité de l’image et à sa cohérence avec le contenu du film. Pour moi, le directeur de la photographie collabore à l’intégralité du développement de l’aspect du film. Dans le processus créatif de mise en scène beaucoup de choses se passent. Celles-ci sont nourries organiquement par les relations d’interdépendance qui existent dans le quotidien, lors du processus de fabrication d’un film. Parce que l’image commence à partir du moment où le film n’est qu’un rêve, et reste en vie jusqu’à ce qu’au jour de la sortie  et même après … Dans toutes les équipes, il y a beaucoup de talents potentiels et dans la plupart des cas, c’est au directeur de la photographie qu’il revient de faire en sorte qu’ils se développent et qu’ils s’expriment. … Dans le meilleur des cas, c’est quelqu’un en qui le réalisateur peut avoir confiance afin de consolider ses idées sur l’image et l’aider à les mettre en pratique …

 Quelle est votre formation?

 Je me suis inscrit à l’âge de15 ans à l’École de Cinéma et de Télévision d’Armando Robles Godoy, au Pérou. Puis, après plusieurs voyages et quelques réalisations à Lima, je suis venu au Chili pour étudier la direction de la photographie avec Hector Rios. Pendant cette période, j’ai travaillé avec Ignacio Agüero, fait quelques work shops pour Kodak et collaboré avec plusieurs directeurs de la photographie qui sont passés par Santiago (maintenant je me rappelle du nom de Dean Cundey). Mais je dois admettre que je me suis surtout formé dans la pratique et dans le plaisir de participer à des expériences avec des réalisateurs si talentueux… Avec eux, j’ai appris à voir, à partir de perspectives différentes, notre univers et ses mystères …

Comment s’organise concrètement votre travail pendant le tournage d’un film ?

 Le travail commence avant le tournage, avec des réunions pour discuter du scénario et de la mise en scène, de la façon dont le directeur imagine ce qu’il faut voir et ne pas voir dans le film, par rapport à ce qu’il veut dire et comment il veut le dire. C’est le moment aussi où l’on étudie la possibilité de réaliser ce qu’imagine le metteur en scène … Si les idées du réalisateur changent ou si le budget du film est réduit, il faut trouver des solutions créatives à ces contraintes. Pendant le tournage, est mis en pratique tout ce qui a été décidé en amont. De nouveaux facteurs interviennent alors comme le lieu où est tourné le film, les conditions climatiques, le nombre de personnes présentes, si c’est de nuit ou de jour, par temps de pluie ou dans le désert, au niveau de la mer ou dans un lieu où il n’y a pas d’électricité pour utiliser les lumières, le type de matériel utilisé et la manière dont on l’utilise etc. Normalement l’organisation est définie au préalable avec l’assistant du réalisateur et les producteurs, en fonction des heures d’ensoleillement dans les différents endroits, afin de profiter de la meilleure lumière ou de détails pour le style.

 Comment s’organisent vos relations avec le reste de l’équipe?

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 Une partie de l’équipe m’est directement rattaché. Nous nous efforçons d’être les plus rapides, efficaces et créatifs possible, en travaillant en coordination avec la division artistique afin d’être le plus fidèles possible à l’imaginaire du réalisateur. J’échange aussi régulièrement avec le preneur de son. L’idée est de ne pas provoquer de surprise et de partager le mieux possible l’espace du tournage qui est en général réduit.

Vous suivez le montage du film ?

 Parfois. Sinon, je reviens au film une fois que le montage est terminé, pour la correction de la couleur et la certification des premières copies.

Vous avez travaillé sur plusieurs films de Raul Ruiz. Parlez-nous de votre collaboration…

 Nous avons travaillé ensemble pour la première fois sur Cofralandes. C’était un projet très expérimental, à une époque où l’on commençait à travailler en digital, avec des caméras numériques domestiques de 3CCD. L’image avait l’aspect du brouillon et Raúl voulait savoir ce que je pouvais en faire. Cofralandes a été filmé avec l’idée d’un Chili brouillon, comme imprimé sur du papier journal…

 Ce fut l’un des travaux de laboratoire parmi les plus intéressants auxquels j’ai participé et pendant lequel je n’ai cessé d’apprendre. Peu de temps après, pendant que nous continuons à filmer Cofralandes, nous avons démarré le tournage de Días de campo, toujours en digital,  avec l’une des premières 25P Panasonic. Je mentionne cela parce que je trouve intéressant de souligner la volonté constante de Raúl d’intégrer de nouveaux formats à un contenu profondément poétique, en cherchant à provoquer, à plonger le spectateur dans un jeu de mystère et de suspicion.

 Ces expériences ont permis à Raúl d’utiliser de manière incroyable la caméra numérique domestique dans le récit. Il lui a donné une perspective toute particulière dans La Comédia de la Inocencia en filmant depuis le point de vue de l’enfant. Plus tard, nous avons travaillé sur les images aériennes dans Le Domaine perdu. Cette expérience bien que courte fut très enrichissante.  Pendant un temps, je fus, pour reprendre ses propres termes, « un oiseau qui capturait des images pour lui. »

 Plus tard, nous avons travaillé ensemble sur la partie qui se déroule au Chili de Chacun son cinéma ou Ce petit coup au coeur quand la lumière s’éteint et que le film commence (partie « Le Don »). Peu de temps après, nous avons filmé La recta provincia, série de télévision et long-métrage. Avec une équipe très réduite, comme le disait Raúl, nous avons profité d’un tournage en famille. Nous déjeunions dans sa maison en compagnie de sa merveilleuse maman. Enfin, nous avons travaillé sur La noche de enfrente. Je crois qu’il s’agit de notre dernière collaboration. Nous conclûmes cette expérience par une étreinte chaleureuse. Avec l’humour, la joie et la générosité qui le caractérisaient, il a dit : « Eh bien, une grosse bise d’un oncle à son neveu. Rendez-vous là-bas. A très vite… ».

 Vous avez toujours travaillé sur des œuvres de fiction?

J’ai travaillé sur des longs métrages, des courts métrages et des documentaires, mais la plupart sont des œuvres de fiction. Mon expérience avec Ignacio Agüero sur deux de ses documentaires a été d’une importance vitale. Avec lui, j’ai développé ma capacité d’appréciation et d’utilisation de la lumière naturelle. Avec Raúl, j’ai continué à développer cette tendance dont il a tiré partie au maximum en la combinant avec l’utilisation de caméras numériques domestiques.

Quelles sont vos collaborations les plus récentes?

 Je viens de terminer le tournage de Las niñas Quispe, dans les hautes terres de Copiapo, à 3800 mètres d’altitude. Il y a peu de temps sont sortis sur les écrans Bonsái de Cristián Jiménez, Verano de José Luis Torres Leiva, Sentados frente al fuego, de Alejandro Fernández, toutes des productions chiliennes, et Loneliest Planet de Julia Loktev, un film géorgien. Il y a aussi Casa dentro de Joanna Lombardi, au Pérou, et Sobre a neblina de Paula Gaitan, au Brésil, qui sont tous deux actuellement en post-production. Je vous parle là des deux dernières années.

Quelles sont vos références en matière de direction de la photographie ?

 Il y a beaucoup de peintres, d’écrivains, de dessinateurs, de musiciens que j’admire. La liste est longue.

Comment évolue la profession? Quel est son avenir?

 C’est une bonne question mais je ne sais pas quoi répondre. Pourtant j’aimerais bien.

Un mot pour conclure…

 Si vous me le permettez, je voudrais dire que chaque rencontre avec Raúl était comme une récupération de la vision. Après l’avoir vu, j’avais toujours la sensation d’être resté longtemps endormi. Nos conversations étaient comme des tremblements de terre qui m’ont donné l’occasion de voir la réalité depuis une perspective fantastique … Aujourd’hui, je ne peux que remercier pour ce grand cadeau de la vie.

VALERIE

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