Rencontre avec Kyzza Terrazas

Terrazas

KYZZA TERRAZAS
El lenguaje de los machetes
Mexique, 2011, 1h22

Pour son premier long-métrage, Kyzza Terrazas met en scène le parcours de Ray et Ramona, un couple de trentenaires installé à Mexico en proie à une profonde crise d’idéaux. Confrontés à l’impossibilité d’une utopie politique mais surtout personnelle, ils basculent dans une logique de rébellion et de sabotage.

Votre film est comme un cri…

C’est exact. J’ai depuis le départ conçu ce projet comme une sorte de cri. Il vient de l’intérieur, des viscères. D’ailleurs dans une scène, Ray, le personnage principal,  crie à pleins poumons. Ce cri vient d’un sentiment d’insatisfaction, de désenchantement et de rage face à un monde où l’injustice perdure. Ce cri est un acte de rébellion avant tout. La révolte des personnages est liée à cela : c’est une réponse, qui n’est pas toujours articulée ni cohérente comme le sont les cris, à l’injustice du monde dans lequel ils vivent. Par injustice, j’entends la situation économique, politique et culturelle à laquelle sont confrontés la majorité des habitants du Mexique, mais aussi le reste du monde.

Cela correspond au sentiment général de la jeune génération au Mexique?

Je ne sais pas. On m’a posé la question de nombreuses fois et je ne suis pas sûr de la réponse. C’est un sujet qu’il me semble urgent d’aborder, comme à beaucoup d’autres personnes et pas seulement les jeunes. Les perspectives d’avenir au Mexique comme dans le reste du monde sont peu encourageantes. Plusieurs personnes, au Mexique comme ailleurs où nous avons montré le film adhèrent à ce qui ressort de El Lenguaje de los machetes.

Au début du film, Ray brûle un billet de banque. D’où avez-vous tiré l’idée de cette scène ?

Il est évident qu’il s’agit d’un acte qui a déjà été exploré auparavant. Il a peut être une certaine inspiration situationniste ou anarchiste, avec l’intention de remettre en question la nature même de l’argent, la valeur que peut avoir un morceau de papier et de questionner notre manière de vivre. Mais dans le cas présent, il s’agit d’une anecdote qui m’est arrivé il y a plusieurs années. Un soir, j’étais dans un bar avec des amis et un gars est venu vers moi. Il a commencé à me parler de l’existence de Dieu et a fini par me donner 1000 dollars. Je ne voulais pas accepter au début car je ne savais pas d’où venait cet argent mais il a tellement insisté que j’ai fini par le prendre. Nous avons continué la fête chez l’une de mes amies, Edwarda Gurrola qui tient dans le film le rôle de Disney, et là, saoul et voulant purifier cet argent, j’ai brûlé l’un des billets de 100 dollars.

Cette scène fait penser aussi à une peinture. Ramona ressemble à Frida Kahlo dans ses autoportraits. C’est un clin d’œil poétique ?

En vérité, ce n’était pas intentionnel. De nombreuses personnes me l’ont fait remarquer et je suis heureux de ce clin d’œil involontaire. J’ai voulu habiller Jessy/Ramona d’un huipil, un vêtement que portent beaucoup d’indiens au Mexique, en jouant avec les symboles culturels pour bousculer l’image d’une supposée identité nationale, comme c’est le cas de la Vierge de Guadeloupe.

Des images documentaires viennent s’intercaler à la fiction. On voit un combattant djihadiste, des manifestations de paysans…. Pourquoi avez-vous intégré ces images ?

Tout d’abord, j’ai toujours voulu que le film soit en lien avec les réalités actuelles, et je suis très intéressé par la façon dont peuvent se mélanger la fiction et le documentaire. Cela me semble quelque chose de nécessaire. Ces images ont beaucoup à voir avec ce qui m’a inspiré le film : l’attaque terroriste des Twin Towers, les attentats kamikazes en général et également des mouvements comme celui du Front des Peuples pour la Défense de la Terre, à San Salvador Atenco, près de Mexico, où un groupe de paysans s’est opposé à la tentative du gouvernement de les exproprier de leurs terres pour construire un aéroport.

 La violence est l’unique réponse possible ?

Non. La violence n’est pas la voie à suivre. Elle peut être une réponse, un cri irrationnel et il est impossible de ne pas y être confronté mais la violence n’est pas la solution qui permettra le changement social.

Est-ce qu’il y a eu en 2011 au Mexique des mouvements d’ « indignés » qui pourraient s’apparenter  à ceux qui ont eu lieu dans les pays arabes, en Espagne et dans beaucoup d’autres parties du monde ?

Oui, il y a des mouvements et des initiatives similaires. Il existe notamment le Mouvement Pour la Paix avec à sa tête l’écrivain Javier Sicilia. Ce groupe est né en réaction à la violence qui affecte actuellement le Mexique. Cependant, l’idéologie de ce mouvement transcende la question de la violence et s’attaque directement au système politique des partis. On compte de nombreuses initiatives de ce type. Je suis moi-même impliqué dans un mouvement que j’ai lancé avec un groupe d’amis écrivains et artistes qui s’appelle Révolution sans violence et dont l’objectif est justement de parvenir à une nouvelle éthique civile sans avoir à passer par les partis politiques.

VALERIE

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El Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra : en 2001, ce mouvement de résistance s’est opposé au gouvernement fédéral qui voulait construire un aéroport à San Salvador Atenco, près de Mexico, sur des terres agricoles et exproprier les paysans. Le titre du film est directement inspiré de cette crise.

BONUS BLOG : Contexte des films – Regard sur la jeune génération mexicaine

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